Un capital en mouvement

<img  src="http://www.prodig-atlas.cnrs.fr/atlas1/wp-content/uploads/2016/09/chapitre2.png"  width="260" height="30"  align="right"/><br>Un capital en mouvement</br>

Loin de l’image d’un élevage contemplatif, l’élevage pastoral sénégalais est aussi une activité marchande, orientée vers la production de viande pour le marché national. La consommation totale de viande au Sénégal s’élève à environ 100 000 tonnes par an, soit moins de 12 kg par an et par habitant pour l’ensemble du pays, dont 37 % de bœuf et 27 % de petits ruminants. Au cours des dernières années, la part relative des viandes rouges tendrait à diminuer au profit des volailles. Par ailleurs, la consommation se caractérise par de fortes variations en cours d’année avec des pics liés aux fêtes, la Tabaski (Aïd el-Kabir) pour le mouton et le Maouloud (célébration de la naissance du Prophète) pour le bœuf.

La contribution des importations au marché de consommation de la viande s’élèverait à moins de 10 %, mais elle peut être ponctuellement plus forte comme lors de la Tabaski (environ un tiers des animaux vendus à Dakar proviendrait du Mali ou de Mauritanie). Les importations de bétail sur pied depuis les pays voisins font figure de variable d’ajustement à d’éventuels problèmes d’approvisionnement par la production locale, tout en apportant une diversité qualitative de plus en plus recherchée par les consommateurs urbains. L’évolution des modes de consommation est à mettre en rapport avec l’émergence d’une classe moyenne urbaine plus nombreuse et dont le mode de vie, après plusieurs générations, s’affirme en se distinguant.

La production locale comme les importations s’inscrivent dans une filière commerciale dominée par la vente de bétail sur pied plutôt que de la viande. Le faible nombre d’abattoirs de grande capacité et la quasi absence de maîtrise du froid (réservée à quelques filières de commercialisation urbaines) expliquent que la filière se caractérise par la proximité des abattoirs avec les lieux de consommation plutôt qu’avec les espaces de production. La filière commerciale de bétail sur pied s’appuie sur un réseau hiérarchisé de lieux marchands. Les marchés ruraux hebdomadaires sont les lieux de collecte primaire, au plus près des producteurs. D’autres marchés hebdomadaires ou permanents occupent des fonctions de regroupement et de redistribution des animaux vers les principaux centres urbains de consommation. Dahra et Tambacounda toute l’année, Birkelane pendant la Tabaski, sont les principaux relais au niveau national. Dans les grandes villes, les marchés terminaux sont les lieux d’approvisionnement des abattoirs, des bouchers, des dibiteries (restaurants populaires où l’on consomme de la viande grillée), et aussi des particuliers, surtout au moment des fêtes.

D’un bout à l’autre de la filière marchande interviennent une multitude d’acteurs, éleveurs eux-mêmes, commerçants (dioulas) mobiles ou attachés à un marché, intermédiaires (téfankés) assurant les prix et garantissant les transactions. Tous contribuent à reproduire un système où l’économie est plus qu’ailleurs enchâssée dans le social, voire dans l’Ethnie. Mais l’une des originalités du commerce de bétail tient à la présence d’une multitude d’opérateurs occasionnels, pour lesquels l’élevage n’est pas l’activité principale mais qui s’y projettent avec des fortunes diverses, le temps d’une Tabaski par exemple.

Les espaces valorisés par l’élevage extensif apparaissent aujourd’hui menacés, et les sociétés qui en vivent fragilisées. La forte croissance démographique (la population nationale a été multipliée par 3,5 depuis 1960) et les pratiques agricoles extensives (donc consommatrices d’espaces) qui l’accompagnent en sont une cause. Les grands projets hydrauliques ont par ailleurs ignoré l’élevage. Le Delta et la moyenne Vallée furent aménagés sans prise en compte de la présence ancienne et importante des troupeaux, ce qui causa des tensions locales et remit en question les mobilités séculaires entre le Ferlo et les pâturages de saison sèche qu’offrait la Vallée. Dans le Ferlo, les pâturages sont menacés par l’extension des champs des habitants et par la remontée du front arachidier, favorisée par la meilleure pluviométrie des années 1990-2000 et les appuis politico-administratifs dont bénéficient les cultivateurs mourides. La décentralisation, renforcée depuis 1996, permet d’inscrire l’élevage dans les débats sur la gestion des territoires locaux. Mais l’échelle sur laquelle elle repose et la territorialisation qui l’accompagne semblent incompatibles avec la mobilité pastorale. Les choix à venir dans le domaine foncier, appelés par la Loi d’orientation agro-sylvo-pastorale de 2004, seront décisifs pour l’avenir de l’élevage extensif, qui en sortira sécurisé ou sévèrement menacé.

Olivier Ninot