Quel espace pour les éleveurs ?

<img  src="http://www.prodig-atlas.cnrs.fr/atlas1/wp-content/uploads/2016/09/chapitre1.png"  width="220" height="30"  align="right"/><br>Quel espace pour les éleveurs ?

Les représentations actuelles du territoire sénégalais sont marquées par un zonage selon les « vocations » supposées des espaces, définies à partir de leurs potentialités (climat, sols, situation, peuplement). Ce schéma s’est organisé autour des « cultures de rente » pourvoyeuses de ressources pour l’administration et les paysans. Le territoire s’est ainsi construit à partir du réseau de villes et d’infrastructures structurant le bassin de l’arachide, du centre ouest vers l’est. La vallée du fleuve Sénégal a ensuite porté les espoirs d’aménagement hydro-agricole, le Sud ceux de la diversification cotonnière. La définition d’une zone sylvo-pastorale dans le Ferlo, dans les années 1950, illustre la marginalité économique et spatiale d’une activité dont les produits, peu commercialisés, semblent échapper au champ de l’économie moderne. L’espace de l’élevage apparaît relictuel.

Si le Ferlo est bien le coeur de l’élevage pastoral au Sénégal – il y constitue l’activité dominante, et cet espace est central dans les stratégies de mobilité des pasteurs – l’élevage apparaît comme quasiment ubiquiste dans le pays. Quelle que soit la diversité des systèmes de production (plus ou moins extensifs, agropastoraux ou agricoles), l’élevage a tissé des liens étroits avec l’agriculture, dont il a été un des moteurs (à travers la culture attelée et la fumure) et un facteur de sécurisation (la capitalisation sous forme de cheptel permet d’amortir les crises). Dans la Vallée, le Bassin arachidier et la Haute Casamance, l’augmentation du cheptel traduit les succès de l’agriculture irriguée, de l’arachide ou du coton. Des liens multiformes unissent l’économie pastorale du Ferlo à celle de ses contours agro-pastoraux (mobilités saisonnières, relations familiales, gardiennage, vente d’animaux et d’intrants, flux commerciaux divers).

Les politiques en faveur de l’élevage ont eu des implications spatiales importantes. Leurs objectifs furent divers (contrôle et taxation des éleveurs, intensification et augmentation de la production, amélioration de la gestion des ressources naturelles) ; leurs formes ont évolué de part et d’autre des plans d’ajustement structurels (plus étatistes et dirigistes des années 1950 aux années 1970, tributaires de projets aidés et participatifs depuis la fin des années 1980). Leur constante fut cependant de viser une sédentarisation des pasteurs, ou en tout cas un contrôle et une restriction de leur mobilité. Dans le Ferlo, la constitution d’un dense réseau de forages à partir des années 1950, la création de ranchs, ou encore l’organisation d’Unités pastorales (UP) – comme espaces de gestion socio-économique de l’arrière-pays pastoral d’un forage – y contribuèrent.

Les espaces valorisés par l’élevage extensif apparaissent aujourd’hui menacés, et les sociétés qui en vivent fragilisées. La forte croissance démographique (la population nationale a été multipliée par 3,5 depuis 1960) et les pratiques agricoles extensives (donc consommatrices d’espaces) qui l’accompagnent en sont une cause. Les grands projets hydrauliques ont par ailleurs ignoré l’élevage. Le Delta et la moyenne Vallée furent aménagés sans prise en compte de la présence ancienne et importante des troupeaux, ce qui causa des tensions locales et remit en question les mobilités séculaires entre le Ferlo et les pâturages de saison sèche qu’offrait la Vallée. Dans le Ferlo, les pâturages sont menacés par l’extension des champs des habitants et par la remontée du front arachidier, favorisée par la meilleure pluviométrie des années 1990-2000 et les appuis politico-administratifs dont bénéficient les cultivateurs mourides. La décentralisation, renforcée depuis 1996, permet d’inscrire l’élevage dans les débats sur la gestion des territoires locaux. Mais l’échelle sur laquelle elle repose et la territorialisation qui l’accompagne semblent incompatibles avec la mobilité pastorale. Les choix à venir dans le domaine foncier, appelés par la Loi d’orientation agro-sylvo-pastorale de 2004, seront décisifs pour l’avenir de l’élevage extensif, qui en sortira sécurisé ou sévèrement menacé.

Géraud Magrin